mardi 21 novembre 2017
Aperçu de l'histoire
CHAPITRE 1 : Le cataclysme
- ... Où les habitants disposent de tout le confort dont nous disposions ici auparavant...
- Et même plus!
- Et où on n'a pas vraiment appris de nos erreurs passées.
- Moi, je vous le dis, mes enfants, nous vivons beaucoup mieux ici...
Trois générations auparavant, après le séisme qui s'était abattu sur l'ancien et le nouveau monde, les Mexicains avaient dû maîtriser les marécages hostiles. Dans sa bataille pour survivre, la population avait entrepris de bâtir une agréable cité lacustre au sud-est de la Ciudad de Mexico. Ces pères fondateurs modernes avaient voulu bâtir un cadre digne des espoirs de tout un peuple qui aspirait au retour de la paix après avoir traversé l'enfer. Le Zocalo, la grande place au cœur de Mexico qui abritait des merveilles architecturales coloniales telles que la Catedral Metropolitana ou le Palacio Nacional, était saccagé et ses ruines témoignaient autant de la grandeur de la civilisation passée que de la barbarie humaine. La désolation y était tellement grande que les Mexicains, en hommage aux innombrables victimes, avaient décidé de laisser le site tel qu'ils l'avaient découvert un matin de printemps 2121.
Peu de temps après la création de la cité populaire lacustre, les habitants de Mexico avaient ressenti le besoin d'investir à nouveau le nord de la ville historique, le long de l'axe Teotihuacan - Tlatelolco. Comme ces citoyens entreprenants souhaitaient créer une nouvelle âme aztèque, ils édifièrent des habitations pyramidales, certes moins robustes mais plus commodes qu'à l'ère précédant la venue de Christophe Colomb en ces contrées. Très moderne, toutefois, cette deuxième agglomération faisait revivre l'ancien Mexique, agrémenté d'une touche verte grâce à ses larges terrasses fleuries.
À l'heure actuelle, cette cité coupée en deux forme la plus grande agglomération terrienne. La population y a prospéré dans des conditions favorables jusqu'à atteindre le chiffre symbolique de douze millions d'habitants. Pourtant, Mexico, à l'instar d'autres villes, Acapulco, Cancun, ou San Cristobal, avait fait face à des mouvements de population fuyant les cités pour s'établir à la campagne. Aujourd'hui encore, malgré les atouts naturels de la ville de Mexico, des habitants éprouvent le besoin de partir vivre à l'écart de l'agitation d'une ville paisible mais bruyante et surpeuplée. Certainement au nord où les riches quartiers hébergent de nombreux commerçants et petits bourgeois. Les paysans, ainsi que les artisans, continuent d'habiter les lacs du sud de la ville, à Xochimilco et Texcoco, mais également plus à l'ouest, dans le bosque de Chapultepec, le quartier historique qui fut autrefois miraculeusement épargné.
Là, un massif castel gris, à la silhouette ramassée sur elle-même, domine un bois sauvage où se perdent parfois des âmes romanesques. Qui pour pleurer un amour perdu, qui pour offrir à sa dulcinée un moment de détente aux pieds de l'imposant château néoclassique. Ces couples d'amoureux déambulent sans se soucier des centaines d'artisans affairés à l'intérieur de l'enceinte de l'ancien musée national d'histoire ni des milliers de badauds venus faire leurs emplettes dans ce superbe marché couvert dont la décoration raffinée rehausse le décor nimbé de délicate draperies flamandes, de peintures renaissantes et de sculpture aztèque.
Xochimilco, Texcoco et Chapultepec offrent un confort optimal pour mener une vie paisible d'agriculteurs ou d'artisans dans un lieu empreint de mystère et de religiosité. Non loin de la montagne où l'aigle majestueux avait combattu le serpent, aux temps fondateurs des Aztèques, en l'an mille trois cent vingt-cinq de l'ère chrétienne.
Sur les eaux claires de Xochimilco, le lac fleuri, coulent de petites embarcations en bois typiques de la culture et du savoir-faire mexicains. Des « Trajineras » colorés aux noms évocateurs se laissent diriger par les mains expertes des artistes vendant leurs œuvres aux flâneurs. Les Mexicains n'ont pas davantage oublié la culture des fleurs, et une quinzaine de barques allèchent les passants avec les senteurs des oiseaux de paradis, des violettes, des jonquilles et autres roses aux éclats de mille couleurs.
Sur la rive ouest de Xochimilco se dresse une station d'épuration qui permet aux familles de puiser une eau cristalline. Attenant à cette station, une cabane modeste mais spacieuse dont le salon et la cuisine offrent une vue plongeante sur le lac. Dans cette cabane, une famille de paysans discute avec animation.
Le patriarche dirige les débats. Autrefois responsable de la station, il avait lui-même construit la demeure munie d'une véranda solaire inondant la salle de bain des bienfaits des rayons lumineux à l'heure où l'astre du jour atteint le zénith. Autour du salon-salle-à-manger, de petites chambres à coucher accueillantes. Les aînés passent leurs soirées en famille, assis en cercle au centre du salon, là où l'on trouve dans toutes les bâtisses semblables le puits qui fournit abondamment l'eau quotidienne. Les larges fenêtres double-vitrages permettent aux habitants de profiter au maximum de la chaleur prodiguée par le soleil. Le toit en L surplombant les chambres, sert de terrasse et de plaine de jeux aux plus jeunes des enfants. Un trampoline, et une petite piscine gonflable y font le bonheur des petits et des grands. Parfois, aussi, de la terrasse, les enfants s'amusent à coller des autocollants sur la structure des panneaux tout en se penchant légèrement, bravant autant le danger que l'interdiction parentale.
Maria a seize ans. Noire de cheveux, mexicaine pure souche, elle a également hérité des yeux bruns de sa maman. D'un caractère calme et pieux, elle observe son environnement avec la curiosité des niňas de son âge. Après avoir vaqué toute la journée aux tâches ménagères avec sa maman, elle prend énormément de plaisir à se détendre en compagnie de ses proches. Les histoires que l'on raconte tous les soirs la passionnent et alimentent son imaginaire... Le mythe du serpent et de l'aigle, les origines Tarahumaras de la famille, les cultes aztèques anciens et la solennité des rites précolombiens, l'origine du champs de fleurs de Xochimilco, peuplent ses songes.
Maria apprécie particulièrement ces échanges qui nourrissent sa vie intérieure. Sa scolarité l'aidant également à se questionner sur le potentiel de l'âme humaine. Elle réalise au plus profond de son âme que les grandes découvertes sont le fruit d'un questionnement incessant, semblable finalement au questionnement que l'homme se pose face à la réalité ou non d'une divinité. Cette même incertitude relie la religion à la science. Maria, une jeune adulte de son époque, a toujours admiré San Calabrio qui avait vécu à la fin du vingt-et-unième siècle et au début du vingt-deuxième siècle. Ce début de vingt-deuxième siècle qui avait vu les derniers soubresauts de l'intégrisme.
San Calabrio avait analysé avec brio de simples postulats pour obtenir des réponses concluantes. C'est ainsi qu'à l'âge de trente ans il avait été le premier intellectuel à expliquer à toute la popuation mondiale qu'à la croissance scientifique exponentielle allait succéder rapidement une ère de croissance spirituelle. Il le paya au prix de sa vie, assassiné par les marchands d'armes et de chair à canon qui étaient à la base du conflit le plus meurtrier de l'histoire. Ses héritiers et son école perdurèrent mais personne ne fut en mesure de dévoiler la vérité ultime, que José San Calabrio avait emportée dans la tombe.
Maria était persuadée que ce savoir resurgirait, plus fort et plus vivace que jamais. Elle méditait souvent les paroles de Jésus : « Vous-mêmes soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Elle était convaincue que le temps ferait son œuvre, que le bien et l'Esprit-Saint finiraient par l'emporter sur le Malin. Aujourd'hui, le débat portait sur un thème plus sombre.
Elle avait eu l'occasion de s'instruire sur tout ce qui touchait à l'actualité des habitants de Mars et elle prenait une part active à la vive discussion de ce début de soirée. Son frère aîné semblait particulièrement remonté contre les colons. Il avait le visage rouge comme une tomate trop mûre.
- Ils vont finir par nous détruire. Moi, je vous le dis! Comme si nous n'avions pas suffisamment souffert! Qu'ils s'entretuent entre eux si ça leur chante mais qu'ils nous foutent la paix, nom de Dieu!
- Josuah, tais-toi, l'apostropha son grand-père, d'un ton calme mais résolu. Tu te mets en colère pour un oui ou pour un non... Comme tout jeune de ton âge, tu éprouves encore des difficultés à faire la part des choses. Après tout, j'ai été jeune moi aussi et je ne sais que trop bien de quoi je parle... ajouta-t-il tout bas avec un clin d'œil complice en direction de Maria.
Il marqua une pause, le temps nécessaire pour se remémorer sa jeunesse et son florilège de bêtises.
- Mais je te prierai de réfléchir deux secondes avant de t'emporter sans raison. Déjà parce que tu fais peur aux petits, qui ne parviennent pas à dormir à cause de tes jérémiades qui durent depuis une vingtaine de minutes...
Honteux, Josuah baissa les yeux, le temps pour son grand-père de reprendre :
- ... Ensuite, je suppose que tu fais allusion au climat tendu qui sévit depuis l'évasion du fameux hors-la-loi qui n'a toujours pas été arrêté malgré les nombreuses tentatives des forces de l'ordre?
- Hors-la-loi? C'est ainsi que tu nommes le plus grand criminel de tous les temps? beugla Josuah. Son complice et lui ont mis en péril la sécurité de Mars autrefois... Il vise clairement notre bonne vieille Terre cette fois. Nos forces de police terriennes sont incapables de l'arrêter.
Au milieu de l'argumentation et de la contre-argumentation qui suivirent ces paroles sensées, une voix se fit entendre :
- J'ai eu un rêve à ce sujet, rougit Maria.
- Raconte, mon enfant. Nous t'écoutons attentivement.
Et, devant le puits, Maria raconta à toute sa famille les moindres détails d'un songe qui allait, une fois de plus, se révéler prémonitoire.
Moscou. Une ville partiellement rebâtie sur les cendres de la Place Rouge. Un désert de solitude digne des grands espaces sibériens. Le froid a gagné la plaine eurasienne. Le vingt-deuxième siècle avait marqué le retour des rigueurs hivernales qui laissaient entrevoir aux courageux russes des perspectives économiques et culturelles limitées.
Saskia. Une jeune adulte bien bâtie de vingt ans, charnue, brune aux yeux bleus. D'origine occidentale, sa famille s'était convertie à la religion orthodoxe une fois établie en Russie. Assise sur l'appui de la fenêtre, cette jeune fille regarde rêveusement vers le Kremlin, à cinq cent mètres de chez elle, et elle se remémore... Quelques temps auparavant, combien de mois et de semaines cela faisait-il encore? - elle ne saurait le dire avec exactitude - bien de l'eau avait coulé sous les ponts de la Volga depuis lors, mais le souvenir vivace de ce matin maudit lui brûlait le cœur -, sa mère avait décidé d'aller faire un tour de reconnaissance dans cet héritage du patrimoine moscovite envahi d'une végétation glacée... Personne n'avait jamais élucidé le drame : Myskina avait été retrouvée morte aux pieds des deux tours surmontées de toits striés de bandes verticales, dont la forme singulière évoque les flammes d'une bougie. Elle portait une griffe au cou, une entaille profonde de deux centimètres, ainsi que de multiples blessures mystérieuses.
Soudain, une larme dégouline le long du visage empourpré. La jeune fille frôle sa joue de la main gauche et laisse la larme descendre nonchalamment le long de son doigt. Puis, machinalement, elle porte son index à la bouche et sort la langue. Les particules du liquide au goût de sel pénètrent instantanément les tissus de la membrane. À cet instant, elle se rappelle que Myskina, sa douce maman, lui avait toujours répété qu'il se tramait quelque chose d'étrange dans ce haut-lieu de l'histoire russe qui avait vu défiler les plus grands personnages, bien avant le cataclysme qui avait frappé Londres et Miami.
Sa jeune sœur s'approche d'elle au moment où elle allait être vaincue par le sommeil. La traînant par la manche de son blouson délavé, elle l'emmène devant la grande table du salon. Au bord de l'évanouissement, Saskia trouve l'énergie de comprendre ce que sa sœur attend d'elle : un jeu d'échec. Débutant mollement, presque sans vie, elle se reprend à la troisième partie, après avoir offert une faible résistance pendant les deux premières manches, et la gagne avec tellement de coups fourrés qu'elle réussit à surprendre Anastasia. Pourtant, Anastasia était habituée aux coups d'éclat de son aînée. Le jeu d'échec était pour Saskia une véritable passion à tel point que la cadette en était réduite à chercher la faille dans le jeu de son adversaire. Également douée, elle manquait néanmoins de pratique...
Désarçonnée après ce bluff parfait, Anastasia reconnut sa défaite - et sut immédiatement qu'elle ne gagnerait plus une seule partie aujourd'hui - et s'éclipsa presque sur la pointe des pieds.
Dans sa chambre bleue décorée de posters en relief des plus beaux endroits du monde, sites classés Unesco ou modestes lieux d'une majesté indéfinissable, Anastasia alluma la radio et entendit sans l'écouter la voix charmeuse de son animateur préféré. Elle était perdue dans ses pensées. Elle revit Sassie aussi distinctement que dix minutes plus tôt. Cette rage sur le visage lorsqu'elle avait pris le cavalier. On aurait dit qu'elle capturait le démon en personne. La détermination transpirant par tous les pores de sa peau, elle avait pris le roi en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire et avait terminé cette partie en sueur. Presque hystérique. Anastasia avait eu peur, une peur irrationnelle. C'est pourquoi, au calme de sa retraite, elle se promit de demander des éclaircissements au dîner. Toutefois, elle était intimement convaincue qu'il y avait un rapport direct entre ce visage aux traits déformés par la colère et la mort de Myskina. Elle-même avait été touchée dans les tréfonds de son âme et la blessure béante ne s'était pas encore refermée. Pire, à l'évocation de ce souvenir cauchemardesque, elle sentait des poignards invisibles lui perforer la pompe rouge qui battait à présent à cent vingt pulsations à la minute.
- Sassie... Elle mit dans ce petit mot affectueux toute la candeur de ses quatorze ans... Dis-moi, s'il te plaît, que ce n'était pas toi qui jouait tout à l'heure, pendant la partie d'échec!
- Tu n'es pas encore habituée à te faire battre par ta grande sœur, dirait-on, tenta d'ironiser son interlocutrice, tout en sachant que le véritable enjeu de cette question était ailleurs.
- Écoute, je t'ai vue de mes yeux, tu avais des airs terriblement cruels. Tes yeux reflétaient la haine. C'est tellement inhabituel de ta part... j'oserais même dire incroyable!
Elle revit dans un éclair ces yeux rouges sang et ne put réprimer un frisson.
- Tu as raison, je pensais à la mort mystérieuse de maman et je tâchais de me représenter son assassin...
- Assassin? Que veux-tu dire?
- Oui, assassin, je suis persuadée qu'un homme de chair et de sang se cache derrière tout ça et qu'on a maquillé sa mort en accident dû à un animal étrange. As-tu vu la profondeur des griffes et, surtout, la nature des plaies? Rien d'humain dans tout cela et pourtant... Un animal? Oui, peut-être, mais alors, un animal créé par l'homme... continua Saskia, davantage pour convaincre la partie d'elle-même qui doutait encore que pour rallier sa petite sœur à son raisonnement.
Anastasia n'en revenait pas. Elle lui demanda d'une petite voix fluette :
- Mais, qu'est-ce qui te permet de penser de telles choses? C'est grave ce que tu dis là, ajouta-t-elle, dans un trémolo à peine maîtrisé.
- J'en suis consciente. Appelle cela de l'intuition, lui répondit-elle aussitôt, ou plutôt de l'observation.
- Que veux-tu dire?
- L'autre nuit, j'ai vu une lueur disparaître dans les airs, comme si des hommes filaient à l'anglaise sans, toutefois, parvenir à occulter parfaitement les dernières traces visibles d'un voyage "à la vitesse de la lumière"....
- Quoi? C'est possible de voler à cette vitesse-là? la coupa sa cadette, au comble de l'étonnement.
- Oui, je suppose. J'ai vu un jour un reportage à la télévision des Andreev. Tu sais, les bourgeois chez qui j'étais domestique?
- Oui, je me rappelle bien, ce sont d'ailleurs les seuls à posséder une télévision de tout Moscou... ou presque, rectifia-t-elle, non sans une mine admirative et envieuse.
- Eh bien, ce reportage parlait justement des avancées spectaculaires de la technologie des moyens de transport. Et c'est à peine croyable : ce que j'ai vu, ici, au-dessus du Kremlin, c'était en tout point identique à ce reportage. Sauf que les traces étaient minimes, comme si on avait voulu camoufler toute activité humaine.
- Et maman qui pensait qu'il y avait quelque chose de louche...
- Tu as compris. Moi aussi j'ai fait le rapprochement, et je suis persuadée qu'une personne très puissante a créé là un maléfice inconnu et pourquoi pas un animal fantastique ou une machine extraordinaire?... Un dragon?
- Un dragon?
- Repense à ces entailles!
- Oui...
Les deux sœurs ignoraient alors qu'un serpent ailé maléfique répandait la terreur sur Terre depuis de nombreuses semaines. Elles ignoraient pareillement les faits dramatiques survenus la veille en Italie et dont la famille mexicaine parlait en cet instant même.
Anastasia blêmit comme elle revoyait les photos que les policiers étaient venus montrer le soir du drame.
- Bien, tu vois où je veux en venir?
- Et c'est pour ça que tu as pris mon cheval comme si tu avais vaincu le diable en personne?
- Oui, j'étais tellement plongée dans mes élucubrations... avoua Saskia, soudain les pieds sur terre.
- En fait d'élucubrations, moi, j'y crois!
La certitude avait changé de camp.
Une semaine auparavant, à des milliers de kilomètres de là, de jeunes personnes aux allures de comploteurs se dirigeaient dans les catacombes. Fiers et sans reproches, ils étaient âgés de douze à dix-sept ans. Parmi eux se trouvaient Sophie et Maxime. Un lien très étroit les unissait depuis l'école primaire. La veille, Sophie avait fêté son dix-septième anniversaire. La maison avait été décorée de la cave au grenier et les nombreux invités avaient tous veillé tard. Cernée mais décidée, Sophie avait néanmoins tenu à venir à la réunion trimestrielle des "Amis de la Terre Propre". Maxime avait six mois de plus qu'elle. Ils avaient attrapé le virus de ces réunions vers l'âge de douze ans, lorsqu'ils s'étaient dit que donner un peu de leur temps à l'écologie serait la plus noble des occupations pour de jeunes gens de la classe moyenne. Les tâches de rousseur de sa meilleure amie avaient fasciné Maxime dès le premier jour de leur rencontre sur les bancs de l'école. Il croyait se rappeler que c'était grâce à ces caractéristiques peu communes et à son abondante chevelure rousse qu'il lui avait jadis craintivement adressé la parole. Tel un admirateur devant une déesse scandinave. Depuis lors, une cause commune les rassemblait : l'écologie. Non pas comme cette caste de beau-parleurs d'hommes et de femmes politiques qui ne pensent de toute façon qu'à leur propre personne, mais à la sueur de leur front, à la manière des jeunes branchés des cercles d'étudiants de cette Rome à la recherche de son lustre d'antan.
La Ville Éternelle avait pâti de la nouvelle donne géographique : une brèche avait été créée par de fréquentes explosions au nord de la cité alors que la guerre déchirait les civilisations. L'année d'après était survenu un séisme provoqué par la bombe atomique lancée sur Londres. Les secousses avaient élargi la faille tellurique jusqu'à détacher entièrement la péninsule romaine du continent, l'eau s'engouffrant interminablement dans le canal de la honte. Quatre-vingt-neuf ans déjà! L'âge de leurs grand-parents...
En l'an deux mille deux cent dix, la pointe méridionale de l'Italie n'est plus qu'une île isolée, un peu à l'image de la Grande-Bretagne du temps du colonialisme. L'île britannique fait désormais corps avec l'Europe. L'esprit insulaire, conservateur et flegmatique, teinté d'un humour guindé, a vécu. La Manche, qui avait été soufflée par la tornade apocalyptique, n'existe plus. Les Européens qui avaient vu passer au-dessus de leurs têtes des tonnes d'eau avaient été saisis de stupeur mêlée d'angoisse. Ce charriage de flots de la Manche retomba dans la mer Méditerranée, qui recouvre désormais la côte française et une partie du Maghreb. Alors que les rares insulaires à avoir survécu – principalement en Écosse et en Irlande du Nord – avaient été aidés sans commune mesure par quelques centaines de milliers d'Européens rescapés, l'Italie fut coupée du monde d'un coup sec. Mais ce n'était pas le pire : il n'existait pas un coin sur terre qui ait entièrement échappé aux bouleversements climatiques ou géographiques provoqués par deux décennies de tremblements de terre incessants dus aux bombardements sauvages et aveugles.
Deux cartes déployées sur les murs de leur local, les plus anciens narrent tous les détails de cette hécatombe aux plus jeunes, qui écoutent, fascinés, le récit des conséquences effroyables que la barbarie des hommes peut provoquer. La représentation des mondes anciens et nouveaux montre l'ampleur de la catastrophe. Les anciens comparent ce bouleversement aux conséquences que provoquerait un changement d'inclinaison de l'axe terrestre. Quelle que soit la valeur scientifique d'une telle assertion, leur message passe bien dans les têtes juvéniles et, à la fin de la réunion, ils tirent les leçons pour que les plus jeunes militent au nom de la conscience universelle émergente.
En quittant la pénombre des couloirs souterrains, un groupe d'une dizaine d'adolescents décidèrent d'aller faire un tour dans la grande vidéothèque du Vatican, où étaient conservés en libre-accès les films du cinéma d'antan. Après un bref conciliabule qui aboutit à une belle unanimité dans leurs rangs, ils décidèrent de regarder le film engagé d'Al Gore. Un vieux chef-d'œuvre inégalable! Ils se le procurèrent donc au guichet où la préposée les dirigea vers une des salles décorées par Raphaël et où ils purent eux-mêmes mettre le projecteur en route. Ils visionnèrent le film sous les regards des savants représentés sur la fresque de « l'école d'Athènes ». Ces sages du passé semblaient ajouter à la gravité de la projection. À la fin de la séance, ils rendirent la bobine au guichet et quittèrent les lieux non sans encore jeter un coup d'œil admiratif vers quelques fresques remarquables.
Maxime et Sophie étaient attablés à la terrasse du "Il veccio forno", le plus chic des restaurants de la capitale. C'était un beau midi d'été, chaud et lourd. Maxime avait convaincu Sophie de l'accompagner près du Colisée où une surprise l'attendait. Dès qu'ils se furent assis à la table réservée en l'honneur de son anniversaire, qu'ils fêtaient aujourd'hui en tête-à-tête en amoureux, loin de la foule délirante de la veille, des musiciens vinrent leur interpréter les plus belles chansons romantiques. Il se firent servir des « pasta a la romana » en entrée, qu'ils accompagnèrent sagement d'un jus de fruit exotique.
- Tu es très belle mon cœur. Rayonnante.
Elle rougit du compliment. Le temps semblait s'être arrêté, suspendu dans son envol. Leurs deux cœurs battaient à l'unisson. Ils regardèrent les touristes africains venus en nombre visiter la Ville éternelle. Ils avaient les bras chargés de répliques de l'amphithéâtre et leurs femmes les sacoches remplies de cartes postales pour leurs familles et proches restés au pays. Les articles de maroquinerie semblaient également être très prisés. Cela faisait maintenant une dizaine d'années que Rome s'était spécialisée dans ces articles ravissant touristes et Romains.
- Je pense que je prendrais bien des côtes d'agneau et "forêt de légumes grand veneur", décida Sophie.
- Excellente idée, je prendrai la même chose que toi, mon poussin.
Ils mangèrent de bon appétit les mets délicieux que le serveur leur apportait. Maxime mettait autant d'ardeur à déguster les côtes d'agneau qu'à admirer d'un œil averti sa tendre moitié. Il savourait ces instants magiques. Leurs regards se cherchaient, se croisaient enfin, tandis que leurs bouches se scellaient en un pacte secret. Les arômes à l'ail et à la vinaigrette douce picotaient les papilles gustatives. Les gorges chauffaient, les joues rosissaient et les deux jeunes gens finirent leur glace à la passion sans hâte.
Lorsqu'on vint débarrasser la table, Maxime sembla retrouver l'usage de la parole et il demanda l'addition. Il laissa un généreux pourboire et se leva, suivi de Sophie qui gloussait de plaisir en le rejoignant.
- Ce repas était délicieux.
- Pas autant que toi, mon cœur.
Ils se regardèrent et un ange passa. Il prirent ensuite la direction du palais impérial surplombant le Cirque Maxime. Quelques jours plus tard, leur existence virait au cauchemar. Mais pour l'heure, ils étaient encore des adolescents heureux de vivre une vie sans soucis.
jeudi 9 juin 2016
jeudi 20 juin 2013
dimanche 30 décembre 2012
C'est fini! 190 et des mille mots pour environ 300 pages au format roman. 23 chapitres et 5 ans d'une vie...
J'aime tout et particulièrement la deuxième parti de l'histoire. Par contre, j'ai des doutes sur la fin de la première partie... Et vous, qu'en pensez-vous? Je vous laisse la parole! Bonnes fêtes et bonne année 2013!
J'aime tout et particulièrement la deuxième parti de l'histoire. Par contre, j'ai des doutes sur la fin de la première partie... Et vous, qu'en pensez-vous? Je vous laisse la parole! Bonnes fêtes et bonne année 2013!
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